Vide 2.0
La première cohorte issue de la démocratisation d’Internet au milieu des années 90, aussi appelée «génération participation», se targue d’être mieux informée et présente un certain optimisme face à la technologie. Les fils RSS, le microblogging ( Twitter ) et les réseaux sociaux tel que Facebook lui offre un formidable panneau de contrôle et lui déferle quantité d’informations en temps réel, la rendant citoyenne d’un village global à une échelle désormais bien humaine. Nouvelle démocratie technologique, diront certains. Vivement une génération Internet parée à contrer l’avènement d’une dictature de l’information contrôlée par Big Brother !
Paradoxalement, ce nouveau pouvoir éditorial conféré aux masses, cette apologie du participatif, ce nouveau culte du Moi motivé par une aversion envers la standardisation m’apparaît directement lié à une détresse existentielle où la profondeur idéologique laisse place aux gadgets et à la futilité.
Cette petite nouvelle fut rédigée dans le cadre d’un cours sur les enjeux contemporains de communication marketing aux HEC Montréal. Je vous invite à la parcourir et à vous prononcer sur la question suivante: le web 2.0 contribue-t-il à faire de nous une génération de cons, incapables de réflexion critique et évacuant toutes questions de fonds au profit d’un néo-narcissisme maladif? L’ère du remixing, du copier-coller des chapeaux d’articles «pour être le premier à tout prix» sert-elle réellement un besoin d’informer son entourage ou plutôt à alimenter son sacro-saint «capital social»?
Bienvenue dans l’ère du vide 2.0.
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Dimanche soir.
Martin est porté par une fébrilité qu’il connaît bien. L’appréhension du retour au travail le décongestionne des excès de la fin de semaine. Hiatus nécessaire mais qui ne manque pas d’entraver son projet de vie, les weekends ne sont rien de plus pour ce jeune professionnel qu’un baume soulageant un esprit épuisé par un excès de zèle hebdomadaire.
23h00.
Tout est en place. Plan de semaine scrupuleusement organisé: meeting de production, todo list bien garnie, lunchs mardi, jeudi et vendredi en passant par le traditionnel tournoi de babyfoot du mercredi après-midi, sans oublier deux heures de gym les lundi, mardi et jeudi matin, question d’être à son meilleur pour le 5 à 7 du même soir.
Martin contemple sa boîte de courriel avant la tempête du lendemain. Pour rien au monde il ne troquerait son métier de cadre en publicité pour un vulgaire métier d’ouvrier.
Il bénit le ciel et va se coucher.
L’EXALTATION
6h30. Gym. On reconnaît les bâtisseurs d’avenir à leur courage de soulever de la fonte au chant du coq. Une douche pour le dieu grec avant de se rendre au bureau. Double latté et réunion de production. Trois anecdotes plus tard, Martin prend possession de son poste de commandement. Logiciel de courriel: checked. Agenda électronique: checked. Facebook: checked. Twitter: checked. Aggrégateur de fils RSS activé. Synchronisation iPhone complétée. Paré à prendre le pouls de la planète avant de se mettre à l’ouvrage. Frasques de Paris Hilton, investisseurs floués, attentats suicides au Moyen-Orient –Routine. Ding! Téléchargement complété. iTunes > Various Artist. Play. Résolument, ce tube électropop ne réinvente rien mais à certainement de quoi faire danser. Add to favorites.
Entre l’approbation de deux plans médias –consulter le sommaire exécutif et les annexes suffira, de toute façon c’est toujours la même chose– et la mise à jour de son Facebook status, une notification Twitter lui apparaît à l’avant-plan de son écran: « Le roi de la pop est mort ».
Martin s’empresse de relayer la nouvelle à son tour: copier-coller du chapeau de l’article vers son blogue et retweet du scoop dans les secondes suivantes.
Lunch.
Courriels. Brief client. Téléphone :
- Hey, Mart! Tu sais pas la nouvelle? Jackson est mort. MORT!
- Ben quin. C’est sur mon blogue depuis ce matin. Arrive en ville mon homme. On se voit toujours jeudi pour le 5 à 7?
- Compte sur moi.
- Tâche d’inviter la petite Émilie. D’ailleurs, j’attends toujours sa confirmation Facebook: j’veux voir ses photos!
- Hehe ! J’oublierai pas.
- À jeudi.
Interne de création. Youtube. Courriels. Bière de fin de journée.
Métro. Infos: Jackson, mises à pieds, attentat à la voiture piégée.
Dodo. 6h30. Gym.
L’INDIGESTION
Deux jours ont passé et déjà bien des pixels ont pollué le cyberespace depuis la mort de Jackson. Satisfait, Martin consulte les commentaires sur son blogue en scrutant le nom de chacun des expéditeurs. Il constate avec plaisir le nom d’Émilie, la charmante chargée de compte qui travaille dans la même boîte que son meilleur ami. Il s’empresse de consulter son compte Facebook et découvre avec plaisir la confirmation d’amitié de son objet de désir. Au même moment, un message texte apparaît à l’écran de son smartphone. Martin dégage délicatement la glissière de sécurité de l’appareil puis constate qu’il s’agit en fait d’un courriel. Une heure s’était écoulée depuis son arrivée sans qu’il n’ait eu le temps encore de lancer Microsoft Office. On l’attend impatiemment dans la salle de conférence pour une présentation.
Sandwich et babyfoot.
Résolu à rattraper le retard dû à son oisiveté matinale, Martin retourne aux commandes de son Mac et s’attaque à l’avalanche de courriels qui l’attend. Après deux heures d’invitations à joindre réseaux d’affaires et groupes d’intérêt, il filtre parcimonieusement le pourriel des quelques réelles communications. Il constate que l’entretien d’un capital social de plus de 500 contacts, ça demande de la discipline et du temps.
20h45.
Le iPhone s’exprime à nouveau: alerte Facebook. Émilie ne pourra pas se libérer pour le 5 à 7 de demain.
L’ANGOISSE
Vendredi, 9h45.
Martin court au boulot laissant derrière lui les effluves d’une soirée bien arrosée. Il arrive à destination juste à temps pour ne pas tacher son pantalon des vestiges d’une mauvaise bière. Il profite d’un moment de recueillement pour feuilleter une vieille édition du Courrier International. Il s’arrête sur un article traitant du conflit Israëlo-Palestinien. Rebuté par la longueur du texte, il se demande pourquoi autant d’encre coule encore à propos de ce sempiternel sujet.
De retour à son poste, il tremble à l’idée de devoir parcourir les 347 articles non-lus qu’affiche son aggrégateur de fils RSS. Il constate le caractère obsolète de son état Twitter et, faute d’inspiration, abandonne le projet. Martin ne se sent plus la force de s’enquérir de l’état du monde.
Il s’interroge sur son parcours et se sent vieillir, isolé. Qu’a-t-il vraiment réalisé à ce jour? À quoi tout cela rime-t-il?
C’est au moment de ces graves considérations qu’une solution lui vibre dans la poche. Il consulte son portable et apprend la tenue d’un iPod Battle prévu le soir même.
Bien décidé à impressionner la galerie, Martin s’octroie l’après-midi pour préparer son combat.
LA FUITE
Ambiance survoltée. Plaisirs liquides.
Au centre de la piste de danse deux concurrents s’affrontent, iPod à la main. À tour de rôle, ils feront croître l’intensité d’une foule qui en redemande. Après que les premiers belligérants eurent échangé les succès Beat it et Thriller de la star défunte, Martin s’amène sur le ring, confiant. Il envoie la sauce.
- « Mais qu’est ce que ce tube électropop qui a certainement de quoi faire danser ? », lui susurre une voix douce provenant de derrière.
Il se retourne et considère une silhouette familière qui le réjouit. Il tend sa bouche près de l’oreille d’Émilie et lui répond :
- Various Artist.
- Oh…
- Des Britanniques, je crois.
- On prend un verre?








